J’ai toujours aimé la pluie.

Celle qui fait plic-ploc sur les toits, celle qui ruisselle sur les vérandas, dans les gouttières, les caniveaux en contrebas. Celle qui tombe comme de la poussière, celle qu’on croirait sortie d’un jet d’eau, celle qui vous gèle le museau, celle qui vous coule dans le dos, celle qui vous réchauffe la peau, celle qui descend comme un rideau, celle qui, celle qui…

Celle qui vient du ciel. La pluie.

 

Et quand il pleut, je suis heureux !

C’est tellement vrai que, quand ma famille et moi on part en vacances, chez la tante un peu plus au sud, ce que j’aime le plus, c’est ce qu’ils détestent. Les orages. Et ça ronchonne, comme quoi les fêtes sont fichues, les vacances sont perdues. Mais moi, quand je les vois, je suis en joie.

Ces gros nuages noirs qui s’entassent dans le ciel, le tonnerre qui gronde, les gens qui courent se mettre à l’abri, le vent qui se durci, les girouettes qui s’affolent et l’air qui devient lourd, lourd, lourd.

Et puis la pluie. La pluie, enfin ! La pluie, qui se répand sur cette terre sèche, se faufilant dans les ruelles, où des gamins, comme mes potes et moi, se collent des bourre-pifs sur le pavé, dans la boue, un peu partout. Comme maintenant tient.

 

Ouuuuuuh, Quelle beigne ! Marc vient d’en prendre une belle. Ça a giclé de partout. Heureusement, c’est que de l’eau. Tient, prend un pain pour la route, vilain. Un autre pour le copain. On rajoute deux mandales et les voilà qui détalent. Et Bérénice qui s’emballe. Pèse pas lourd mais qu’est-ce qu’elle cogne dur.

« C’est mon père qui m’donne des bonnes leçons » qu’elle dit souvent, avec son air moqueur et ses bleus sur le corps.

Avec Marc, ils font souvent le concours de qui qu’en a le plus.

« Bérénice, revient »

C’est lui qui l’appelle alors qu’on s’appuie sur une poubelle.

« Gardes-en pour demain »

 

On lève la tête vers la pluie. Elle est pas très chaude aujourd’hui. Faut dire que c’est l’automne aussi. On rit, on rit, on rit… puis on s’ennuie.

Alors on décolle, traverse une allée, passe devant le garage, où ça bricole, puis on continue, jusqu’à la boucherie du vieux Gilot. On avance encore un peu, vers les mégots et le troquet des cousins Devreux, qui fait l’angle avec la rue Milley.

Et c’est là, dans ce passage, qu’habite la vieille Marta, pas si loin de l’opéra. Elle travaille la-bas mais elle y chante pas. C’est elle qui nettoie. On se demande parfois si c’est pas toutes ces belles voix qui la rendent sympa. En tout cas, avec nous, elle grogne beaucoup, mais elle finit toujours pas ouvrir ses bras. Et son coeur. Et sa maison, surtout sa maison.

 

Alors on toque comme des toqués à sa porte défoncée. Elle s’agite, se précipite, l’air énervée et nous ouvre, vite, avant de l’ouvrir.

« Vous êtes malade ?! »

« Pas encore, madame » qu’on lui dit, d’un air jovial.

« Qu’est-ce que vous fichez dehors ? Vous allez attraper la mort !  Et tout ces bleus ! Vous vous êtes encore battus avec eux ? Ah, allez, rentrez, rentrez. Prenez ça et séchez-vous . Et retirez-moi cette boue.»

 

Elle nous jette trois chiffons, sans doute des serviettes, et un petit bout de savon. Dépose trois tasses, toujours l’air pas jouasse, qu’elle remplie d’un liquide noirâtre.

« Buvez-moi ça. Mais je vous préviens, que je vous y reprenne pas, ou avec moi, c’est plus rien. Franchement, par un temps pareil… »

Hey, elle croit quoi la vieille ? C’est notre quartier après tout. Il faut bien qu’on montre aux voisins que c’est chez nous.

Bérénice, Marc et moi, tout les trois, on se rapproche du poêlon, près de la fenêtre, dans le fond.

A travers les vitres, le temps n’a pas changé, il pleut toujours des litres.

« On s’est bien amusé » lance Bérénice, dans un rictus.

« Ouai, super journée. Mais vous savez ce que j’aime le plus ? »